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La facilité avec laquelle je déménage et passe d’un pays à l’autre, ou d’une ville à l’autre, peut déconcerter. Londres, Palerme, Bologne, et maintenant Pérouse. De l’extérieur, ça parait si simple. Je choisis une ville, et en deux mois, c’est plié: j’y suis, j’ai un appart, un boulot, et si le cœur m’en dit, je me fais même des amis. Jusqu’au prochain pétage de plombs.

Parce que mes déménagements sont la conséquence de pétages de plombs. Un jour, je me rends compte que cette ville m’ennuie, que ce travail ne me mène à rien, que je me sens traquée. Alors je quitte tout et je recommence ailleurs.

Et au fond de moi, une seule question qui se répète en boucle: jusqu’à quand?

Qu’est-ce que c’est, une vie sans bagages? Une vie à ne pas savoir où l’on sera dans six mois? Simple: une vie à se définir par ses déménagements plutôt que par ses réalisations. Une vie sans projets fixes.

J’ai noté un léger changement. J’ai noté une lassitude. Je crois que j’en ai assez de vagabonder. Ce n’est plus drôle.

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Définition(s)

Hier, M faisait les comptes après la visite. Et tandis que je remettais les tissus dans l’armoire, elle me dit: « Les comptes sont excellents: tu es celle qui vend le plus à chaque fois. Les métiers de la vente te plaisent? »

J’ai sursauté. Il n’y a rien qui me fasse plus horreur que la vente.

Je travaille dans ce musée-atelier depuis mon arrivée à Pérouse. Je m’occupe des visites guidées en anglais, lorsque viennent des groupes de 35 à 45 personnes: j’en profite pour sensibiliser ce public étranger au « made in Italy » qui est en train de disparaître. C’est un sujet qui m’intéresse énormément et j’ai la chance de travailler dans l’un des derniers ateliers italiens qui utilise des métiers à tisser du XVIIIè et du XIXè siècle. Le travail est si épuisant qu’ils ne sont plus que trois, dont M, à accepter d’utiliser ces métiers à tisser. La qualité est époustouflante; le savoir-faire, précieux; et les pièces, inspirés de la tradition des « tovaglie perugine« , uniques.

Résultat ? Je transmets mon admiration durant les visites guidées.

Mais de là à me définir vendeuse?! Devrais-je rajouter ce détail lorsque je me présente?

A force de déménager d’un pays à l’autre, puis d’une ville à l’autre, j’ai résumé mes expériences, ma vie d’avant – le but était de faire court, d’éviter les questions. Déménager, et surtout changer de pays, c’est l’occasion rêvée pour remanier un peu l’histoire passée. C’est un peu comme dans le monde du travail: on commence en grandes pompes avec une lettre de motivation, puis on se contente d’un CV, et, vers la fin, on tend une simple carte de visite. J’ai réduit ma vie d’avant à une carte de visite.

Je n’ai jamais voulu effacer le passé. J’ai juste tendance à me concentrer sur mes erreurs, au lieu de souligner ce que j’ai accompli. Alors petit à petit, j’ai commencé à sélectionner les éléments de ma présentation. De plus en plus drastiquement.

J’ai éludé les éléments superflus, comme les dates: trop de repères portent à confusion. J’ai omis de justifier mes choix, et me suis contentée de dire: « Parce que je peux. » Et petit à petit, ma présentation s’est réduite à quelques lignes… telle une carte de visite.

Cette carte de visite me définit. Je ne sors plus que rarement de son cadre. Quel que soit le contexte, je me réfugie dans le confort de quelques lignes claires, simples et concises.

Je ne m’attendais donc pas à la question de M.

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(des lignes, des nuances, un cadre)

Je suis sortie un instant de ce cadre si rassurant, et j’ai cherché une réponse sincère. Je n’aime pas vendre; mais j’aime promouvoir ce que je connais et qui a un sens. Le musée-atelier de M en a un: alors, à défaut de pouvoir aider aux métiers à tisser, je sensibilise le public et lui transmets mes propres émotions.

Qui aurait cru que ma sincérité et ma spontanéité allaient un jour être appréciées?

Range ça.

Mon syndrome de la page blanche est plutot celui des multiples brouillons. J’hésite tant à publier ce que j’écris que je passe des jours à retoucher, reformuler… puis effacer. Brouillon. Poubelle. Brouillon. Poubelle. Et WordPress qui m’indique « Vous n’avez encore rien écrit! »: faux, j’ai juste écrit ce que je ne pourrai pas publier.

Un jour, je serai capable d’écrire sur le harcèlement – que dis-je, les harcèlements. Je pourrai raconter l’énième épisode de « drague », sans m’inquiéter des questions sur ma tenue, sur l’horaire, sur mes réactions. Je ne craindrai pas qu’on minimise l’épisode, qu’on mette en doute ma version des faits ou qu’on excuse le protagoniste.

Moi-meme, je minimise la gravité des faits. Je me souviens que j’avais certes une écharpe, mais… un décolleté en-dessous. C’est clairement suggestif. Et puis je souriais. Certes, pas du tout pour attirer l’attention, mais parce que je venais demander un conseil à propos de 550 euros de matos photographique: ce n’est pas dans mes habitudes d’entrer dans un magasin en pleurant ou en hurlant. Je souris. J’aurais pu faire la tronche, c’est vrai. Une femme qui sourit… où avais-je la tete? Et puis j’ai répondu aux boutades du vendeur. Il me proposait d’aller prendre une glace, je lui ai dit qu’avec la tuile qui m’était tombée dessus, ce n’était pas le moment de dépenser. Lui aura compris – évidemment – que je crevais d’envie qu’il m’offre cette glace. D’ailleurs, quand il m’a parlé d’un objectif utilisé à un tiers du prix du neuf, moyennant quelque arrangement, il voulait juste me faire une faveur. Certes, mon appareil photo et son objectif étaient encore sous garantie, mais pourquoi ne pas profiter que l’objectif était cassé pour faire une « upgrade » ? Un objectif à un tiers de son prix d’origine, une glace et un arrangement: que demande le peuple?

Le peuple, je n’en sais rien.

Moi, en revanche, je demandais un conseil: les modalités pour faire jouer la garantie. Je ne le demandais pas au premier péquenot croisé dans la rue, mais à un professionnel de la photographie qui tient un magasin en plein centre historique de Pérouse. J’attendais une réponse professionnelle, pas une vente forcée sur fond de drague lourde. Encore moins un épisode de drague lourde sur fond de vente forcée.

Mais j’aurais du venir en jogging, les cheveux sales, en tirant une tronche de trois pieds de long. J’aurais du etre agressive et lui forcer la main pour qu’il renvoie mon produit au fabricant, garantie oblige. Je n’aurais pas supporté 30 minutes de harcèlement, je n’aurais pas perdu une demi-heure avec un tel personnage.

Je me suis reprise. J’ai contacté Amazon. J’ai expliqué le problème. « Le produit est encore sous garantie, on vous le remplace. » Dix minutes de conversation téléphonique, et la seule question « hors-sujet » que m’a posé le jeune homme a été au sujet de la vie en Italie.

Aujourd’hui, je suis à la maison et j’attends le paquet.

 

Do. Be. Whatever.

D’aussi loin que je me souvienne, je n’ai jamais su répondre à la fameuse question « Que veux-tu faire quand tu seras grande? ». Je savais qu’on attendait de moi que j’énonce un métier – et je n’en avais aucune idée. Le métier en soi ne m’intéressait pas. Je ne comprenais pas le concept de n’en faire qu’un seul, ni d’étudier exclusivement dans ce but. Et surtout, je savais que la créativité serait bannie: on répète ce qu’on fait nos prédécesseurs, parce que « c’est comme ça, on a toujours fait ainsi, et ça fonctionne ».

Or je suis tout le contraire.

D’abord parce que je me lasse très vite. J’ai un défaut de concentration qui empire au fur et à mesure que je grandis*, auquel s’ajoute une curiosité insatiable: c’est un défaut, je ne suis pas en train de me lancer des fleurs. Je pourrais en effet etre intraitable sur beaucoup de sujets… si seulement je savais et pouvais les étudier de manière approfondie. Et ce n’est pas le cas.

Ensuite, j’ai besoin de logique. J’ai besoin de savoir pourquoi une telle action est requise. Pourquoi on a décidé telle chose. Quelle réflexion a été faite, quelles seront les conséquences, et s’il y a des alternatives. En somme, je pose des questions. Trop de questions. J’ai appris à faire profil bas dans certains cas… mais à insister dans d’autres.

Enfin, je déteste suivre. Ce que je voulais faire une fois devenue grande, c’était décider pour moi-meme et aller seule. On m’a alors terrorisée en mentionnant l’erreur, l’échec, la perte de temps, les portes fermées. Je devais rentrer dans une case, un point c’est tout.

J’ai dit merde et j’ai continué sur ma lancée. Mes seuls guides ont été mes parents, tous deux désespérés à l’idée que je finisse dans la rue et sans le sou, mais conscients que ma liberté valait quelques prises de risque.

Les rares fois où j’ai tenté de rentrer dans une case, ça s’est très mal fini. Avec le temps, j’ai appris à reconnaitre les signes qu’un changement s’impose, et surtout à ne pas m’emporter. Je prends mon mal en patience et je prépare la prochaine étape dans le calme.

Alors, oui, désormais, je décide pour moi-meme, je choisis à mon rythme et je vais où bon me semble. Mais l’indépendance ne va pas toujours de pair avec la maturité. A l’heure actuelle, ma seule source de revenus sont mes économies: mon frigo se vide, et au lieu d’aller faire les courses, j’ai craqué sur un bouquin pour apprendre l’Albanais, des fleurs pour décorer mes escaliers et du maquillage, beaucoup de maquillage. J’ai honte.

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Il a une bouille…

*J’ignore si, à 31 ans, on « grandit » encore, ou on « vieillit » déjà… ?

Dire.

C’était à la fac. Un cours comme un autre. Assise avec mes amies, je leur annonçais fièrement que je venais de rompre avec mon copain. Elles en sont tombées des nues.

Et ce jour-là, j’ai compris.

J’ai compris que si je retenais assez d’informations pour moi, personne ne se douterait de la réalité. Non pas que j’avais volontairement omis de raconter ma vie de couple à mes amies: à 20 ans, on se raconte tout. Mais j’avais oublié – vraiment – de mentionner certains détails. Les tromperies. Les engueulades. Les viols.

J’étais concentrée sur les examens. Je travaillais comme baby-sitter. Et puis, la relation allait tellement mal qu’il m’avait demandée en fiançailles: ça, oui, mes amies le savaient. Elles ignoraient toutefois que j’aurais tué pour prononcer « NON » mais que seul « euh… oui » était sorti de ma bouche. Ca aussi, j’avais oublié de leur en parler. 

Ainsi, du jour au lendemain, persuadée que mes amies avaient suivi le fil de l’histoire et qu’elles me féliciteraient de ma décision, j’ai annoncé que j’avais rompu mes fiançailles.

Avec le sourire, s’il vous plait.

Quand les questions ont commencé à fuser, je me suis rendue compte que j’avais omis de raconter plus d’un détail au fil des mois. Elles étaient étonnées de me voir heureuse. Elles ignoraient tout des déboires de cette relation toxique, parce que je n’avais jamais mentionné la moindre dispute, la moindre tromperie ni le moindre abus. Au contraire, la relation semblait aller parfaitement bien parce qu’elle durait depuis quelques années, qu’on se voyait régulièrement, que je ne pleurais jamais et qu’il m’avait même demandée en fiançailles.

C’était il y a une dizaine d’années et je me souviens clairement de ma propre surprise: si je ne donnais que quelques détails au compte-goutte, les gens combleraient les trous de l’histoire avec leur propre expérience. Et à 20 ans, mes amies vivaient encore au pays de Disney (coté visiteurs, pas coté employés sous-payés au bord du burn-out).

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un grand bol d’air frais

Aujourd’hui, je suis toujours attentive à ce que je dis. Je sais que mon public comblera les manques de mon discours avec sa propre expérience, ses propres ressentis. Je m’attèle à ne pas mentir, mais à ne pas en dire trop non plus. Certaines choses doivent rester à leur place, dans le passé: je m’en occupe seule.

Choisir ?

Les choix font partie de notre vie. Dès la plus tendre enfance, on nous apprend à choisir entre tel ou tel jouet, entre tel ou tel aliment. Vient le moment de la scolarisation, et on se retrouve à choisir ses amis, ses activités. Et à l’adolescence, on nous enjoint à choisir une voie.

Une seule. Et vite.

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Eaux troubles / Myriade de choix

La capacité à choisir est la clé de l’équilibre. Certains choix sont cornéliens, mais beaucoup permettent d’alléger le quotidien et d’aller de l’avant plus sereinement. On apprend la priorité, la patience, le travail, mais aussi la désillusion, l’acceptation, voire le renoncement. Etre capable de choisir est primordial.

Encore faut-il qu’il y ait une raison.

« On ne peut pas tout avoir. » : j’en conviens. Ce serait meme d’un ennui intergalactique, si l’on obtenait tout ce qu’on croit désirer. Le sentiment de possession est fugace: on peut rever d’une chose pendant des mois, et l’oublier à peine obtenue. Passons sur le besoin de combler un manque, seule raison pour laquelle beaucoup d’entre nous deviennent consuméristes.

Je suis plus intéressée par l’obligation de choisir « une voie ». Un destin, une route, une carrière – une vie, en somme.

Très tot, on m’a fait comprendre que je devrais choisir vite. Tout se fait avant 30 ans: études, mariage, maison, enfants, carrière. Et à 30 ans, tu es lancée sur cette unique voie qui regroupe toutes les attentes de la société. La seule option que tu as le droit de multiplier est la procréation. Tu peux avoir plusieurs enfants. Mais attention à ne pas étudier trop, à ne pas changer de secteur professionnel, à ne pas déménager, à ne pas divorcer! L’instabilité n’est jamais bien loin…

Un choix unique, pris à la va-vite : changer d’avis signifie qu’on s’est trompé; changer tout court implique qu’on a échoué. Aller tout droit, ou etre instable. Et ce, à partir du plus jeune age.

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Up !

C’est le hasard qui m’a portée là où je suis aujourd’hui.
Le hasard a son propre rythme. Il ne suit pas notre logique. Il n’est pas pressé. Il se fiche un peu des conventions.
Et il est assez craint.
Un peu de jugeotte doit le compléter, c’est indéniable.

Un jour, j’ai voulu faire un plan de toutes les actions et décisions qui m’avaient amenée là où j’étais. Comment une petite fille née dans le pays de la Loire a-t-elle étudié à Paris, travaillé à Londres et vécu en Italie ? Pourquoi ces trois nations, ces trois langues ? Qu’est-ce qu’elle a choisi, quelle était la part de hasard ? Et pourquoi ce parcours devrait-il etre marqué du sceau de l’instabilité ?

 

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Voyager / Grandir

Il est tout sauf instable. Certes, des périodes de doutes, d’errance, de questionnements, j’en ai  – l’etre humain ne devrait jamais se croire infaillible. Mais j’assume d’avoir mené plusieurs vies, d’avoir opté pour plusieurs voies. Et chaque détail compte, surtout quand le hasard y a mis son grain de sel.

On me voyait interprète parce que j’ai étudié les langues étrangères. En réalité, l’anglais m’a menée à travailler avec les enfants à Londres, et l’italien m’a permis de gérer un restaurant à Bologne.

Le hasard a beaucoup joué.

Les langues étrangères ? D’abord, parce que j’étais (et suis toujours) une bille en mathématiques: direction la filière littéraire. Ensuite, parce que mon père n’avait pas le temps de m’enseigner l’italien: La Sorbonne me semblait une bonne alternative.

Les voyages ? Le premier pour sortir d’une dépression et d’un burn-out (je n’ai jamais aimé la simplicité), le deuxième pour reprendre les choses en main. Les deux en 2015, ce qui fait que je considère cette année comme « sabbatique ».

La photographie ? Une autre langue. Une autre perception du monde. Une autre interprétation. Lorsque je n’arrivais plus à m’exprimer par les mots, j’avais recours à l’image.

Et aujourd’hui ? Les fils de ma vie se rejoignent. Je suis guide dans un musée-atelier: je présente le savoir-faire italien à des groupes de touristes anglophones…

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… et j’ai du temps pour moi.